Publications

Rodolphe Olcèse (revue web À bras le corps 07.06.2015)
Colette Dubois (L’Art Même n°53, octobre 2011)
Claude Lorent (La Libre Belgique 18.01.2012)
Dominique Mathieu (communiqué de presse de l’exposition Fantômes, Les Brasseurs 2011)
Cinquante Degrés Nord 11.01.2012 (émission Arte Belgique/RTBF, chronique de Soraya Amrani et reportage de Joffrey Monnier)

 

L’EMPREINTE DU TEMPS

A travers les quatre niveaux de l’espace des Brasseurs à Liège, JÉRÔME MAYER propose un parcours à la fois universel et singulier.
Par le dessin, l’installation et la projection, il se penche sur une question qui nous concerne tous et qui l’obsède : comment accepter la perte de l’instant présent ? Comment retenir la fugacité du temps ?
Il privilégie la vidéo, le médium temporel par excellence ; il en utilise les spécificités, dans un travail qui évoque aussi ses “ancêtres” : la photographie et le cinéma.

Arrêts sur images
Si Jérôme Mayer (Paris, 1967 ; vit et travaille à Liège) a choisi ce médium pour aborder ses questionnements, c’est que la vidéo, c’est du temps.
Même arrêtée, l’image continue à être lue, à vibrer, elle est encore écoulement de temps. Cette image n’existe pas dans l’espace, n’a aucune matérialité (elle était autrefois organisation de particules d’oxyde de fer sur une bande magnétique, elle est aujourd’hui une suite d’algorithmes), elle n’existe que dans le temps.
Son image est impalpable, immatérielle, fragile, mais vibrante. Elle offre la possibilité, sinon de retenir les instants, à tout le moins d’en garder la trace, sinon de les revivre, d’en reproduire quelque chose.
Dans la philosophie aristotélicienne, l’instant est le seul élément du temps à exister véritablement, entre le passé qui a été et qui n’est plus et le futur qui sera et n’est pas encore. Mais à peine est-il repéré qu’il n’existe déjà plus.

Pour Kierkegaard, il est “le premier reflet de l’éternité dans le temps” *. Le travail de Mayer s’inscrit entre l’inéluctabilité du premier – que nous éprouvons – et la promesse du second – qui relève d’une foi, sinon dans un dieu, peut-être dans l’art.
Pour lui, c’est la banalité du quotidien, du présent, qui est un monument.
Jérôme Mayer s’attache tout particulièrement à ce qu’il appelle les “instants fantômes” : ceux que l’on croit, ou plutôt que l’on espère, pouvoir retenir. Ceux dont la perte plonge dans l’effroi.

Pour traduire cette quête en images, Mayer en enregistre (depuis déjà quelques années) la trace dans le regard de personnes auxquelles il demande de rester figées devant la caméra pendant quelques minutes. De ce moment particulier, fait d’immobilité et de concentration, il ne garde que le regard. En surimpression, il ajoute parfois un time code : des chiffres qui défilent et marquent l’écoulement inéluctable de la vie.
Même lorsque ce décompte est absent de l’image, il demeure dans les titres des oeuvres, -un alignement de chiffres – ; chacune devenant ainsi un instant arrêté, sauvé et capturé dans la trame électronique.

Récemment, l’artiste s’est penché sur la dernière image : celle qui advient lorsque le tournage est terminé, qui bascule à l’extinction de la caméra et offre au regard une image non choisie que l’on pourrait attribuer au hasard. Il les récolte sur des films super 8 où elles sont alors presque abstraites – une traînée de lumière dans l’écran -, ou sur des bandes vidéo où elles s’avèrent alors plus lisibles.
Pour Mayer, cette image permet de comprendre la séquence qu’elle clôture, de concentrer et de contenir toutes les autres. Elle recèle une densité singulière.
Pour affronter cette dernière image, il la projette sur une grande feuille de papier et il en reproduit les formes avec du fusain – une matière friable – qu’il mélange à de l’eau. Le jus qui en résulte resterait fugitif, objet d’un effacement par le temps et/ou le mouvement, s’il n’était alors fixé sur la surface. Il ne s’agit pas de transformer l’image acheiropoïète en une représentation, mais de “révéler” – au sens photographique du terme – sa puissance d’émotion.
Certains de ces dessins sont ensuite transférés sur des surfaces d’aluminium au format anthropomorphique pour la plupart, de façon à ce que la présence du spectateur s’y reflète, qu’elle participe à cette impossible tentative de rétention du temps.
Mais ce dessin peut aussi devenir l’écran de projection de la dernière image jusqu’à ce qu’elle se fonde et disparaisse, ne laissant derrière elle qu’une empreinte. Le temps disparaît alors du dispositif qui exhibe le passage du mouvement à la fixité, de l’immatériel au matériel.

Exposer le temps
Dans l’exposition, Mayer amène le spectateur à partager son obsession de la fuite du temps, donc de la vie.
Du plan fixe, mais vibrant, d’une ampoule allumée sur un moniteur à la projection visible sur ses deux faces d’une métaphore temporelle – un livre se laisse feuilleter par le vent, chaque page comme un instant qui défile, tandis que le mouvement de la lumière sur le papier rejoint la durée.

Les dessins et les impressions sur aluminium dialoguent avec les vidéos.
Dans la cave, la projection de “la dernière image” dialogue avec l’installation, plus énigmatique et plus intime, d’une tasse dans laquelle un fond de café a séché sous un globe. Sous la toiture, une double projection de chaque côté d’un grand écran pose dos à dos un défilement de regards et une éolienne de campagne dont la forme et le mouvement rappellent un peu le dispositif mécanique utilisé dans les projecteurs cinématographiques, nommé ‘croix de Malte’ et qui transforme un mouvement de rotation continu en une rotation saccadée.
La projection simultanée des images est entrecoupée de noir ; elle apparaît comme un battement, un rythme.
Le spectateur se trouve pris au centre de l’installation et encaisse plus qu’il ne reçoit les images saccadées ; il voit avec tout le corps.
Ainsi, de la cave au grenier, la boucle est bouclée, la mise en espace du temps lui restitue le caractère cyclique de sa conception antique et ouvre sur la possibilité de l’éternel retour du même.

Colette Dubois

* Soeren Kierkegaard, Le Concept d’angoisse, Alcan, 1935.

LES ÉCRANS DE LA TEMPORALITÉ

Au centre dʼart Les Brasseurs à Liège, le plasticien Jérôme Mayer tente, en dessins, objets et vidéos de retenir la fugacité de lʼinstant. Et dʼévoquer la durée.
Comment rendre compte à la fois de lʼinstant par définition insaisissable et dela durée ?
Cʼest semble-t-il à cette question que tente de répondre Jérôme Mayer, un artiste français (Paris, 1967) qui vit et travaille à Liège.

Saisir le temps, cʼest en quelque sorte saisir la vie, une suite jamais interrompue dʼune multitude dʼinstants qui constituent finalement un déroulement temporel dont on peut fixer des bribes par la photographie ou une certaine durée par la vidéo.
Il nʼest pas étonnant quʼen cette recherche qui ne se focalise pas sur un début ou une fin, qui nʼest donc pas un questionnement sur lʼorigine et sur la finalité, qui ne souhaite pas évoquer une narration précise, lʼartiste privilégie la vidéo.
Ce moyen est celui qui paraît le plus apte à retranscrire la temporalité.
La double projection, face à face, de regards enregistrés en est une belle démonstration qui, en sus et fort
heureusement, prend aussi en compte la présence humaine. Cependant on peut se demander si cette manière de se servir du mouvement et de la durée réelle nʼest pas simplement la plus évidente, celle qui colle le plus à une réalité quʼon aimerait pouvoir figer tout en conservant la respiration de la vie ?
Quelle est la vision la plus puissante, la plus évocatrice ? Celle qui matérialise la temporalité ou celle qui lʼévoque par lʼempreinte ? Autrement dit la vidéo dʼune part, notamment avec les pages dʼun livre qui se tournent sans cesse, image classique sʼil en est; de lʼautre les objets ou dessins.
En proposant, dans une mise en scène efficace la vision dʼune tasse, sacralisée sous un globe alors quʼelle a visiblement servi, lʼartiste se sert dʼun objet pour faire fonctionner un compte à remonter le temps. Le présent en ce cas est un témoignage du passé et en principe le futur nʼest pas, sinon sous forme de présent continu.
Pour voyager dans le temps à partir de cet objet il faut nécessairement faire appel à soi, à ses souvenirs, à ses capacités imaginatives qui peuvent aller, pourquoi pas jusquʼà la fiction narrative.

Ses grands dessins et autres images participent du même processus car désormais immuables, aux sujets incertains, à peine perceptibles puisque dʼaucuns vont jusquʼà lʼeffacement quasi total, mais figés dans leur état, ils évoquent la temporalité et la probable disparition sans rien livrer de bien concret.
Ainsi en fin de compte, cʼest dans la complémentarité entre la statique des objets et le mouvement de la vidéo que se décline lʼespace temporel recherché.

Claude Lorent

 

“FANTÔMES”, COMMUNIQUÉ DE PRESSE

Aux « Brasseurs », le cycle « 6ème Sens » se poursuit pour accueillir du mercredi 14 décembre 2011 au samedi 4 février 2012 l’exposition « Fantômes » de l’artiste Jérôme Mayer.
« Fantômes » : une invitation à la contemplation, à des moments arrêtés et suspendus, à un univers fait d’ombres et de lumières. Ses vidéos, ses installations sonores et visuelles, ses grands dessins, ses photogrammes nous parlent tous de la fuite éperdue du temps pour en capturer l’empreinte, la trace, la dernière image.

Le Temps, cet « ennemi vigilant et funeste » évoqué par Baudelaire, son inéluctable écoulement et sa grande indifférence à la condition humaine sont donc au centre de ce travail subtil et complexe que Jérôme Mayer mène à partir de ces thèmes depuis une dizaine d’années et qu’il propose aux « Brasseurs » telle une lente déambulation où le regard – le sien et le nôtre – reprend réellement sens.

Toute œuvre, c’est une évidence, reflète l’homme qui se cache derrière l’artiste. A cet égard, il y a chez Jérôme Mayer une sorte d’osmose entre le choix de son langage plastique et vidéographique et ses interrogations métaphysiques. « J’ai le sentiment, écrit-il, de m’inscrire davantage dans l’histoire de la vie que dans celle de l’art et les moyens plastiques que j’utilise sont profondément ancrés dans mes enjeux de vie et dans mes tentatives d’accepter l’inacceptable. J’oscille entre trouille et témérité. La vidéo m’a permis de vivre cette fuite, de la symboliser, de me délester des objets, de m’alléger. Je montre des instants qui n’existent plus. Dans mes efforts éperdus de conjuguer vivre et mourir à la fois, je dessine un deuil impossible du présent. » C’est ce constat terrible et commun à tous qui va donc s’incarner, mais avec une infinie douceur, en filigrane et assurer la cohérence de l’ensemble des œuvres de Jérôme Mayer.

Images monumentales offrant la vision évanescente des ombres d’un léger feuillage sur les pages vierges d’un livre blanc que le vent soulève, inlassablement.
Flux et reflux des vagues, mouvement perpétuel de l’eau se brisant sur un rocher qui, lui, résiste.
Eoliennes en demi-teintes captées en plein ciel et tournant à l’infini.
Grands dessins au fusain, cette matière si fragile, où l’œil devine plutôt qu’il ne les voit la silhouette d’un petit garçon, la chevelure d’une fillette assise sur une balançoire, une table dressée pour fêter un anniversaire, les moments d’insouciance d’un enfant qui se baigne.
Ou encore, balayant l’espace inondé par sa lumière, ce gigantesque sablier où s’inscrivent, face à face, ce jeu de regards croisés, ces yeux qui nous fixent et dont la pupille reflète tournoyant sur lui-même un petit cheval de fête foraine : rappel de l’enfance, des boîtes à musique, des souvenirs heureux de moments enfuis.
Et, ça et là, la signature de l’artiste : un time-code, dérouleur de notre temps moderne, les secondes, les minutes et les heures qui défilent.

Mystérieuse, impalpable, la poésie est partout, en écho aux questionnements philosophiques de l’artiste mais transcendant ses âpretés, telle une échappée belle qui évite tous les écueils de la démonstration. Ni didactique ni moralisatrice, son œuvre délicate et pudique n’impose rien excepté – juste retour du balancier – un peu de temps pour s’en imprégner. « Je n’ai pas de message, nous dit-il, seule une peur évidente de voir la vie se perdre ».
« N’essayons pas de convaincre » suggérait Georges Braque. Oui, incontestablement, cette phrase résonne dans l’œuvre de Jérôme Mayer ; sans doute parce qu’avant d’avoir son atelier, il a parcouru le monde et y a appris la relativité des choses et la multiplicité des points de vue.

En fait, sa vie ressemble à un road movie avant que l’air du temps n’en fasse un genre. A 21 ans, il quitte tout et part en Afrique, destination l’Abyssinie, sac au dos et premiers dessins. Long périple, carnets de route, carnets de doute, c’est ce travail qu’il présentera à Paris pour passer l’examen d’entrée aux Beaux-Arts. Ses professeurs, Jean-Michel Alberola et Paul-Armand Gette, l’encourageront à persévérer dans la voie de l’art que l’Afrique vient en quelque sorte de lui révéler. Suivent alors les années d’apprentissage et celles des voyages qui sont pour lui indissociables.
Après les Beaux-Arts dont il sort en 1993, il obtient une série de bourses qui le conduiront de l’Alaska à l’Arizona, de la Colombie britannique au Chiapas, du Pacifique à l’Atlantique, il y croise des artistes : Marc Lewis, Ken Lum et Jeff Wall dont il suit les cours, l’artiste sandpainter navajo Joe Ben Jr dont il est l’assistant, mais aussi et surtout d’autres formes de pensée et de culture qui vont nourrir sa réflexion et élargir son champ artistique.

En 2000, de retour en France, il rejoint les artistes tumultueux et avant-gardistes des « Ateliers 800001 » à Montreuil et parallèlement travaille, en tant que formateur en vidéo, dans divers projets pédagogiques et culturels comme cet atelier d’images qu’il anime pendant trois ans à la maison d’arrêt de la Santé à Paris.
A cette époque naît aussi l’idée de concilier voyages, rencontres et vidéos en installant un studio d’enregistrement et de diffusion dans un camion baptisé « Alaskaway » avec lequel il se propose de sillonner les routes et d’y capter les histoires de ceux qu’il croise.

A l’heure qu’il est, cet artiste-nomade a posé son sac à Liège. Il enseigne la vidéo à l’ESAL et vit à la campagne avec sa femme et ses deux petites filles, convaincu qu’il réalise là-bas un de ses plus beaux voyages.

Dominique Mathieu
décembre 2011.